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sexta-feira, 1 de maio de 2015

Non aux fermetures de communautés aborigènes en Australie


«Ce 1er mai, de très nombreuses manifestations en opposition aux fermetures de communautés et à la politique autochtone du gouvernement actuel sont organisées en Australie. Les signataires de ce texte, repris ici après sa publication sur le site Huffington Post, déclarent leur soutien à ces initiatives.
Depuis plus de deux siècles, les peuples aborigènes et les insulaires du détroit de Torres de l’actuelle Australie font face et résistent à une agression brutale menée contre leurs sociétés. Le jour de la fête nationale, qui célèbre l’arrivée, le 26 janvier 1788, de la Première Flotte sur les côtes du pays Eora, est aujourd’hui appelé "jour de l’invasion" par les peuples autochtones du continent. Cet écart de représentation témoigne bien du fossé, politique et culturel, qui sépare les Aborigènes des autres Australiens.

Or l’invasion n’est pas un processus linéaire, elle varie en intensité, se déplace et renouvelle sans cesse ses manières de satisfaire ses objectifs : le contrôle du territoire et le contrôle social. Dans les Etats-nations issus de colonie de peuplement (settler states), comme le Canada, la Nouvelle-Zélande ou l’Australie, "l’invasion n’est pas un événement historique mais une structure", ainsi que nous l’a appris l’historien australien Patrick Wolfe. C’est cette structure qui continue de déterminer les relations entre les gouvernements australiens et les peuples autochtones du continent.
Imaginez qu’on vous annonce que votre quartier sera "fermé". Vous n’aurez plus accès à l’électricité, à l’eau, aux soins et à l’école pour vos enfants, c’est-à-dire aux services auxquels ont droit tous les citoyens là où vous vivez. La raison en serait non la guerre, comme beaucoup d’endroits dans le monde dont les populations sont obligées de fuir et de se cacher, mais le fait que le gouvernement aura décidé que vous ne pouvez plus vivre à 100kms ou plus d’une ville en partageant avec d’autres un "style de vie" dans un village jugé "non durable et incapable d’attirer des opportunités de croissance pour l’avenir".

En novembre 2014, le premier ministre de l’Australie Occidentale, Colin Barnett, a ainsi annoncé la fermeture prochaine de plus d’une centaine de communautés aborigènes dans son État. Par fermeture, il faut comprendre : l’arrêt des services publics essentiels (eau, électricité) auxquels tous les citoyens australiens ont normalement le droit, quelle que soit leur situation. Cette annonce soudaine, prise sans consultation auprès des populations concernées, intervient après plus de dix ans de négociations entre le gouvernement fédéral australien et ceux des États et Territoires quant au financement des communautés autochtones dites "reculées". Elle intervient également dans un contexte d’exploration minière sans précédent des régions reculées du continent.
Balkinjirr, à trois heures de Broome est une de ces communautés menacées : entièrement autonome (panneaux solaires, fosses septiques, entretien, gestion des déchets), tout est fait par les membres de la communauté sans subventions du gouvernement depuis des années. Les Aborigènes y ont construit le Majala Wilderness Centre (auditorium et 7 logements), où ils organisent des camps de développement personnel pour les jeunes de Derby, de nombreuses formations pour lutter contre le chômage, et aussi l’accueil d’universitaires dans le cadre de partenariats avec des universités en France et en Nouvelle-Zélande. D’autres communautés, entre 30 et 700 personnes, n’ont pas une telle autonomie mais toutes regroupent des maisons et des services minimaux. Depuis les années 1970, les Aborigènes ont géré ces communautés par des conseils élus et aussi leurs propres organisations transversales qui soutiennent un style de vie alternatif, fondé sur l’héritage de leur culture.

Le projet de "fermeture", autour duquel l’équipe gouvernementale entretient le plus grand flou (critères, calendrier, réalisation), est le dernier épisode d’une attaque en règle contre ces communautés initiée sous le gouvernement de John Howard (1996-2007) qui a déclaré unilatéralement l’échec de l’autodétermination à l’australienne. Car ces communautés aborigènes témoignent bien de la volonté et de la détermination de très nombreux collectifs autochtones de se rétablir sur leurs propres Pays et territoires, selon leurs propres modes d’organisation sociale, avec ou sans l’accord des pouvoirs publics australiens : c’est l’une des expressions les plus manifestes de leur souveraineté. Ces peuples ont derrière eux 60 000 ans de construction sociale, politique et culturelle à faire valoir.
Depuis une quinzaine d’années maintenant, le terme de "dysfonctionnement" est utilisé pour caractériser les communautés aborigènes isolées et justifier leur fermeture, le plus souvent sans s’encombrer de nuances ou de preuves réelles. Les précédents - Intervention dans le Territoire du Nord, fermeture des communautés d’Oombulgurri et de Swann Valley - sont catastrophiques. S’il est indéniable que les communautés autochtones sont confrontées à de graves et réelles difficultés socio-économiques, il serait indécent et irresponsable de n’en attribuer la faute qu’à ces seules communautés. Les milliards de dollars dépensés par le gouvernement d’Australie Occidentale, le plus riche des États australiens, aboutissent à des taux d’incarcération et de suicides autochtones parmi les plus élevés au monde. Ce qui est dysfonctionnel, c’est la relation que les gouvernements australiens entretiennent avec les autochtones.

La réduction de ces relations à une seule problématique de politique socioéconomique est l’un des déterminants du colonialisme à l’australienne et, depuis quarante ans, cette politique socioéconomique est seulement et surtout parvenue à enraciner et maintenir des inégalités intolérables entre les Aborigènes et les Insulaires des Iles du Détroit de Torres et le reste de la population. Le problème est loin d’être nouveau, les gouvernements australiens ne s’étant, depuis les premiers temps de la colonisation, jamais résolus à envisager leurs relations aux peuples autochtones sous l’angle politique. L’absence de dialogue politique de bonne foi entre les gouvernements australiens et les peuples autochtones est criante et indigne d’une société qui se prétend démocratique.
Nous qui travaillons, parfois depuis des décennies, au sein de communautés autochtones, avec leurs membres et leurs organisations, nous savons que, dans chacune de ces communautés, des femmes et des hommes sont conscients des difficultés qui sont les leurs et se battent au quotidien pour tenter d’y apporter des réponses appropriées, que celles-ci passent par l’art, des cursus scolaires biculturels ou encore des initiatives de micro-tourisme. Nous savons que les collectifs autochtones, de par leurs histoires, leurs cultures, leurs relations au territoire, ont des ressources spécifiques et précieuses pour apporter des solutions non seulement à leur situation mais à la société australienne dans son ensemble.
 

Ces personnes-là ne sont pas écoutées et le financement de leurs organisations se réduit comme peau de chagrin à chaque nouvelle réforme. Sur les milliards de dollars que dépensent chaque année les gouvernements australiens, combien arrivent effectivement dans les communautés ? Pour quels résultats ?
Depuis des décennies, les rapports et les préconisations s’accumulent - tous identifient l’implication des communautés locales dans l’élaboration des solutions comme un facteur de réussite déterminant. Ces recommandations, tout comme les préconisations des Nations unies, prennent la poussière. Ce que les politiques coloniales n’ont pu parachever - l’élimination des autochtones -, les gouvernements australiens le confient désormais à la politique sociale et économique, et des mesures bureaucratiques qui sont souvent un prétexte à contourner, voire écraser diverses formes de résistance aborigène.

Les buts poursuivis sont dissimulés sous un fin voile d’arrogance paternaliste. Le gouvernement d’Australie Occidentale n’est pas parvenu à contraindre les communautés autochtones à négocier le financement de leurs infrastructures essentielles (routes, bâtiments municipaux, accès à l’eau etc.) avec des entreprises extractives, il emploiera donc des moyens plus radicaux. En fermant les communautés, en sapant les conditions d’autonomie des organisations, en vidant les Pays aborigènes de leurs habitants, le but est de laisser le champ libre aux investisseurs miniers, principaux acteurs du boom économique de l’Etat. Comment comprendre autrement que l’annonce de la fermeture des communautés australiennes, dans l’absence totale de toute évaluation d’impact et de planification, s’accompagne d’une réforme majeure de la loi sur le patrimoine aborigène, pour l’affaiblir encore ? Sans présence autochtone sur le territoire, matérielle comme immatérielle, plus de contestation légitime aux projets d’exploitation minière en tous genres.
Les gouvernements d’Australie bafouent leurs engagements internationaux en matière de droits des peuples autochtones. L’Australie contrevient à tant de dispositions et de principes de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones - dont elle fut l’un des derniers signataires - qu’il serait fastidieux de tous les énumérer.. Cette attitude ne concerne d’ailleurs pas uniquement les peuples autochtones ; dans tous les domaines (réfugiés, environnement, violence faite aux femmes, etc.), le gouvernement préfère attaquer les instances représentatives des droits de l’homme plutôt que de se mettre à la hauteur de ses engagements et de ses responsabilités.[...]»

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segunda-feira, 27 de abril de 2015

Les topographes des droits humains | Rencontre avec Forensic Architecture

«Dans une aile de l’université Goldsmiths à Londres, des architectes, cinéastes, théoriciens des médias et autres artistes inventent une nouvelle discipline, qui contribue à reconfigurer le concept et la politique des droits humains, ainsi que leur formalisation juridique. À l’intersection de la cartographie, de l’expertise judiciaire, de l’archéologie, de l’océanographie, de l’écologie, de l’iconographie, dans tous les lieux où s’exerce une violence d’État contre des citoyens, ils redéfinissent les notions de preuve, de crime, et contribuent à modifier le droit international tout en révélant la violence sous-jacente. Entretien avec le fondateur de Forensic Architecture, Eyal Weizman, et avec deux chercheurs du département, Christina Marvia et Lorenzo Pezzani.

Le cimetière bédouin d’Al-Araquib

Eyal Weizman  La terre est une photographie : elle enregistre et conserve les traces d’un passage ou d’une occupation, quand bien même elles seraient déniées. Voyez le cas du village Al-Araqib, dans le désert du Néguev, sur lequel nous travaillons dans le cadre d’une commission publique informelle, « Vérité pour les Bédouins du Néguev ». Les Bédouins disent avoir été chassés de cette terre en 1948. Ils sont revenus s’y installer, à la lisière d’installations militaires israéliennes, tout près d’un cimetière qu’ils revendiquent. Mais la police israélienne a détruit leur village à plusieurs reprises en invoquant son illégalité : selon elle, ce cimetière serait postérieur à la création d’Israël. C’est cette affirmation que nous nous efforçons de contester.
Pour ce, nous avons notamment consulté des textes d’orientalistes du XIXe siècle, et reporté sur des cartes les lieux où ils signalent avoir croisé des Bédouins. Untel a emprunté une route, il décrit une colline ou le coude d’une rivière : il s’agit pour nous d’identifier précisément les lieux traversés. Mais nous sollicitons aussi des documents militaires de la Première guerre mondiale. Le cimetière litigieux est situé au beau milieu de ce qui fut le champ d’une bataille entre Britanniques et Ottomans. Or les cartes britanniques comportaient des photos du terrain à destination des soldats, sur lesquelles on identifie des traces d’une activité humaine.
Voyez aussi cette photo de 1918 [figure 1] prise par les forces aériennes bavaroises. On peut observer dans l’image, des marques qui attestent la présence d’animaux. En zoomant, nous reconnaissons des chameaux.

Figure 1 : Tel Al Sharia, Escadron bavarois 304, 24 Août 1918

Figure 1 bis : Tel Al Sharia, Escadron bavarois 304, 24 Août 1918

Prenez encore cette photo de l’aviation britannique [figure 2], en 1945 — soit juste avant la création de l’État d’Israël. Là aussi, les agrandissements permettent d’identifier les marques d’une présence, dont nous avons retrouvé les traces in situ quand nous nous sommes rendus sur place. Et là, tout près, un cimetière. En rapprochant les pierres du sol aujourd’hui et les sels d’argent d’une pellicule antérieure à la création d’Israël, nous démontons l’argumentation israélienne. Nous ne pouvons pas prouver absolument que ceci est notre cimetière ; au moins pouvons-nous dire que ceci n’est pas « pas le cimetière ».

Figure 2 Royal Air Force Palestine, relevé d’état-major, 5 janvier 1945

Figure 2 bis, Royal Air Force Palestine, relevé d’état-major, 5 janvier 1945

Des guerres du climat

E.W. Dans ce cas du village Al-Araquib, Israël s’autorise d’une curieuse donnée climatique pour spolier les Bédouins. Invoquant la norme agronomique selon laquelle le blé ne pousserait pas dans des zones où la pluviosité annuelle est inférieure à 200 mm, la loi israélienne a décrété « non-viables » les implantations dans ces zones. En vertu de cette loi, les Bédouins du Néguev ne sont donc pas considérés comme des résidents disposant d’un droit, mais seulement comme des itinérants : sous la ligne des 200 mm, la propriété privée est donc proscrite. Or cette ligne des 200 mm se déplace avec le réchauffement climatique. Les photos prises d’une année sur l’autre permettent d’observer ce déplacement.
Les Bédouins sont donc coincés entre deux forces impérieuses. Le conflit du Néguev est aggravé par le changement climatique : la désertification repousse les Bédouins du sud vers le nord ; l’État, qui a l’ambition de « reverdir le désert », les chasse du nord vers le sud. Voyez la carte que nous avons établie [Figure 3] : on y voit clairement que les traces de villages bédouins antérieurs à la création d’Israël sont concentrées dans les zones arides, au sud de la ligne des 200 mm. En 1947, ces mêmes villages étaient répartis de part et d’autre de cette ligne.

Figure 3 : Distribution des installations dans le désert du Néguev 

sur une carte des précipitations annuelles

(Jamon Van Den Hoek, Francesco Sebregondi/Forensic Architecure, 2014).
Or une histoire semblable a eu lieu dans l’Afrique du Nord colonisée : les Anglais, les Français, les Italiens n’ont jamais administré les territoires au delà de la ligne du désert, mais ils ont constamment tenté de déplacer cette ligne en repoussant le Sahara vers le Sud, le long de l’Atlas notamment. Le premier à avoir voulu « faire fleurir le désert » n’est ainsi pas Ben Gourion, mais Mussolini, qui entendait ainsi repousser les Bédouins de la Cyrénaïque. C’est à cette époque qu’est apparue, avec l’aviation, une nouvelle forme de maintien de l’ordre. En deçà de la ligne verte, des formes courantes de gouvernementalité policière s’exerçaient ; au-delà, on procédait à des bombardements aériens contre les chefs de tribus, notamment dans la guerre pour la mainmise sur le gaz.
Aujourd’hui, si on dessine la ligne du désert, telle qu’elle est déterminée par la norme des 200 mm, on la voit longer l’Afrique du nord, passer par la Palestine et Gaza, la Cisjordanie, la Syrie, le Nord de l’Irak : autant de territoires aujourd’hui ravagés par des guerres civiles. Puis elle rejoint la zone frontalière entre le Pakistan et l’Afghanistan : le Waziristan où des tirs de drone sont perpétrés. Une autre ligne passe par le Sahel et la Somalie.
Nous avons d’ailleurs établi une carte des tirs de drones au cours des dernières années. Sans surprise, cette carte recoupe celle de la ligne de désertification [Figure 4]. L’histoire de la colonisation des zones désertiques se répète : police en deçà de la ligne verte, bombardements au-delà. Il s’agit pour nous d’objectiver cette répétition en la rendant visible.

Figure 4 Recoupement de la ligne de désert (précipitations inférieures à 200 mm) et des tirs de drone.

De Forensics à Forensis : du technico-légal au politique

E.W. L’exemple d’El-Araquib permet de comprendre la diversité des échelles sur lesquelles nous travaillons. Au niveau micro, nous démentons la thèse d’Israël sur le cimetière du Néguev ; au niveau macro, nous montrons comment la spoliation des Bédouins est aggravée par une gestion politique du désert, où la question du changement climatique occupe une place centrale.
Or à chaque échelle, correspond sa propre épistémologie. Prenez le niveau micro : le projet Forensic Architecture peut se concentrer, ici sur un cimetière, ailleurs sur un bâtiment isolé pour y observer les traces qu’il a conservées d’un tir de missile ou d’un bombardement. Dans ce type de cas, notre problème est juridique, pas politique.
Or pour montrer qu’un crime est politique, il nous faut apporter la preuve de son caractère systématique. L’armée israélienne peut bien mettre quelqu’un en prison au mépris de tout droit, cela sera considéré comme une bavure tant qu’on n’aura pas apporté la preuve de sa répétition dans le temps et dans l’espace : le cas échéant, cela deviendra un crime d’État.
Il y a là pour nous un enjeu essentiel : le passage de Forensics (le recours à l’expertise scientifique dans la sphère juridique) à Forensis. En latin, ce terme renvoie à la place publique, au fait d’amener une question jusqu’au forum. Il exprime donc une pratique politique. Les deux mots ont la même origine, mais la modernité a réduit le Forensis au Forensics. Voyez l’anthropométrie judiciaire que Bertillon a développée au tournant des XIXe et XXe siècles. Ce type d’expertise technique est un acte policier, au service du contrôle des individus. Nous essayons, quant à nous, d’en inverser la logique, en observant les crimes d’État d’un point de vue citoyen. Il y a donc une dialectique entre Forensics et Forensis. Ce nous appelons Forensis est la sensibilité qui oriente ce que nous faisons dans le cadre de Forensic Architecture.

Cartographier l’occupation israélienne : un tournant spatial

E.W. Notre travail doit énormément à l’appel inaugural d’Edward Said dans un article intitulé « Palestinians under siege » paru en 2000 dans la London Review of Books. Said avait été jusqu’alors l’un des plus fervents critiques de la cartographie comme pratique colonialiste : il avait montré l’imaginaire géographique à l’œuvre dans les stratégies impériales. Or voilà qu’il pointait le déficit de connaissances géographiques de l’Autorité palestinienne dans ses négociations avec Israël : lors des accords d’Oslo, elle n’avait jamais pu faire valoir une carte qui prouve les crimes de l’occupation. Il en appelait donc à un « tournant spatial » (spatial turn), comme geste de résistance : il fallait produire une contre-cartographie susceptible de mettre en lumière les stratégies coloniales. Cet article a eu une influence considérable sur toute une génération d’activistes et de chercheurs palestiniens. Il m’a bouleversé alors que j’étais encore un étudiant israélien en architecture.

document
Je me suis donc lancé dans le projet d’établir une carte des implantations israéliennes en Cisjordanie. Onze mois durant, j’ai navigué dans un petit avion pour prendre des clichés aériens. Il s’agissait de créer un outil susceptible de rendre visible la responsabilité pénale des architectes et des planificateurs dans les crimes de l’occupation. Protester contre l’illégalité de l’occupation est insuffisant : il faut donner à voir comment le crime a été conçu dès la table à dessin. En coupant une route, en isolant un village ou un champ, on détruit l’économie locale des Palestiniens. C’est qu’il n’y a pas seulement de la politique dans l’espace, mais aussi par l’espace. Forensic Architecture est donc une sorte de réponse technologique moderne à l’appel de Said : nous devions proposer une contre-instruction technico-légale (counter forensic).

Société civile

E.W. Ce travail de cartographie de l’occupation israélienne a été l’une des premières initiatives en quasi « open source » à laquelle des activistes, tant palestiniens qu’israéliens, ont pu contribuer. La carte initiale que j’avais fabriquée était téléchargeable et modifiable : on pouvait donc lui superposer de nouvelles couches qui permettaient d’observer l’évolution de l’occupation.
Tous nos projets ultérieurs héritent de cette expérience inaugurale : loin de toute ambition de centralisation, il faut diffuser des pratiques citoyennes, essaimer autour d’elles des communautés, constituer des initiatives communes qui traversent les frontières.
Dans notre perspective, les États sont nos adversaires. Or nous ne bénéficions pas des informations dont ils disposent. Il nous faut donc faire preuve de créativité en partant de ce que nous avons : des images. À cet égard, nous revendiquons résolument le fait d’être, non des scientifiques comme le sont les experts technico-légaux institués, mais des artistes au sens large : des architectes, des ingénieurs du son, des réalisateurs, des graphistes. Par notre formation et nos pratiques, nous avons développé une sensibilité esthétique qui nous permet d’interpréter les productions de différents médias. Regarder n’est pas une activité passive, c’est une construction. Les théoriciens des médias nous aident à mettre en question les processus esthétiques et iconographiques qui sont en jeu dans les images du monde où nous cherchons des preuves, mais aussi dans celles que nous produisons.[...]»

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