segunda-feira, 23 de março de 2015

Les démons français


 
«De nombreux ouvrages traitent de la montée de l’extrême droite en Europe et de la séduction des discours populistes dans un monde de plus en plus complexe. La France n’échappe pas à ce terrain d’études. De nouveaux mouvements extrémistes ravivent d’anciens démons de son histoire.

Les deux ouvrages (un recueil et une revue) ici recensés sont à mettre en parallèle, comme un écho, du passé vers l’avenir. Leurs motivations sont différentes mais ils offrent une analyse pointue des différents mouvements à l’œuvre en France, d’une part au début du XXème siècle et, d’autre part au début du XXIème siècle.
Ces périodes ne sont pas identiques même si la tentation est grande de construire des passerelles. Il n’en reste pas moins que le cas français passionne. Le berceau des libertés et des droits de l’homme n’a jamais été débarrassé d’une droite ultra-conservatrice. Elle a été l’occasion pour certains historiens d’affirmer que le fascisme prend sa source dans le pays de Rousseau, Voltaire et Montesquieu. N’est-ce pas trop ?

 
La France préfasciste d’avant guerre

Le débat, initié par l’historien israélien Zeev Sternhell, sur les origines françaises du fascisme ne cesse de se poursuivre. Il mobilise ses contradicteurs qui s’emploient avec détermination à démontrer que la thèse de l’historien des idées ne passe pas la barrière des faits, ni en France, ni en Europe. Non, la France n’est pas le pays où prend naissance, avant 1914, le mouvement fasciste qui inondera l’Europe ! Ce n’est pas le travail global de l’historien, dont on peut relire la vie et la pensée dans le livre-entretien Histoire et Lumières, paru récemment et commenté ici, qui est remis en cause. Sa thèse, issue de son étude des mouvements nationalistes français d’avant 1914, ne convainc pas. Pour le démontrer, des grandes signatures de la science politique française et européenne se rassemblent dans un ouvrage justement intitulé Fascisme Français ?, et dirigé par Serge Berstein et Michel Winock, celui là même qui fut, par le passé, l’éditeur de Sternhell... Winock ouvre la voie : même si des mouvements existent en France avant 1914, l’Italie connaît elle aussi sa part d’ombre. Plus grave est l’occultation par Sternhell de la Grande Guerre, qui porte les frustrations d’après-guerre et la violence des mouvements européens des années 1920 d’où naîtra le fascisme. Le mot est d’ailleurs prononcé pour la première fois en 1919, en Italie.
Le rejet en France de l’absolutisme monarchique et clérical au XVIIIème siècle produira des réactions contre-révolutionnaires, mais de là à en faire un véritable système, la nomenklatura universitaire manque de s’étouffer.
   

Rappel à l’ordre

Les faits sont têtus et constituent un rappel à l’ordre salutaire qu’empruntent Alain-Gérard Slama, Jacques Julliard, Jean-Pierre Azéma, Paul Thibaud ou Jean-Noël Jeanneney. Ce n’est pas une union de circonstance, honorant la mémoire de Réné Rémond et défendant les intérêts d’une caste d’intellectuels directement visée par Sternhell. C’est, semble-t-il, la volonté de sortir d’une controverse et d’éclairer le lecteur sur les démons français du début du XXème siècle : boulangisme, antidreyfusard, Barrès, catholiques conservateurs… Le fascisme, par définition totalitaire, violent et communautaire, ne s’accorde pas en France avec une droite qui, malgré tout, reste attachée majoritairement au fonds républicain de l’époque. L’idéalisme philosophique de Sternhell, alimenté par sa vison binaire d’une contre-offensive naturelle à la révolution laïque et républicaine française, relève plus de la caricature que la démarche scientifique. Steven Englund plonge une plume virulente contre cette vision de la France de l’époque, démontrant que les faits donnent raison à la clairvoyance populaire plutôt qu’aux séductions boulangistes. La France n’a pas été épargnée par les mouvements fascisants et notamment celui du PSF dans l’entre-deux-guerres. Elle a connu, avant la Première Guerre mondiale, un fourmillement préfasciste, à la recherche d’une voie entre républicanisme et nationalisme. L’ouvrage démontre parfaitement comment s’organise, dans tous ces réseaux hétéroclites, la dérive de la pensée. Rien n’en fait pour autant le berceau du fascisme européen, ni la marque d’une quatrième droite française. Ces tentations idéologiques, bardées d’antisémitisme et de nationalisme, trouveront en Italie et en Allemagne une virulence totalitaire et une violence organisée. L’analyse de Sternhell est donc une « relecture du passé qui ne passe pas ».
 
Retour ou renouveau de l’extrémisme au XXIème siècle ?

Cette poussée, souvent disséminée, du rejet de l’autre et du repli sur soi n’est donc pas un monopole français. Elle n’est pas non plus celui d’une époque. Le dernier numéro de la revue Lignes présente « Les nouvelles droites extrêmes » et expose avec beaucoup de style et d’intérêt le développement actuel d’une extrême droite toujours aussi diffuse et insidieuse. Le philosophe Jacob Rogozinski et l’essayiste Michel Surya rassemblent de passionnantes contributions d’universitaires sociologues, philosophes, politistes, journalistes, anthropologues. Il ne s’agit pas d’une nouveauté pour les auteurs mais bien d’un retour des conservatismes les plus durs qui ont pu trouver quelques points de convergence dans l’actualité. La question des identités nationales et religieuses, croisant celle des identités sexuelles ou du prétendu enseignement du « genre » dans les écoles, ont donné à voir une étrange kermesse de rue, dans laquelle chacun a tenté de trouver son rôle et de placer sa voix. Là aussi, l’ouvrage évite de parler de fascisme, les événements et les discours ne se diluant pas forcément dans les urnes, malgré un Front national qui promet encore des lendemains meilleurs.
L’antisémitisme ou l’homophobie ont repris une place sur la scène médiatique, « dé-tabouisant » des thèmes que l’on croyait définitivement enterrés. Les auteurs décortiquent les mouvements à l’œuvre en France et les discours les plus sidérants entendus durant le printemps 2014, notamment lors du passage de la  « Manif pour tous » au « Printemps français ». Frédéric Neyrat démontre comment le concept de nationalisme semble parfois dépassé et remplacé par celui d’identitaire, devenu une idéologie qui permet toutes les fantasmagories. Ce discours foncièrement minoritaire et confidentiel a pris une place considérable dans l’espace public. Cette place vient paradoxalement renforcer la légitimité de ces discours absurdes, notamment sur la question du genre, fort bien expliquée par Jean-Philippe Milet. D’une manière générale, la montée du Front national, en parallèle de ces poussées extrémistes, questionne les auteurs car son réservoir est empli d’une peur collective mal identifiée, mêlant l’immigration, la concurrence économique étrangère et la bureaucratie bruxelloise.

 
Epoques différentes, mêmes dérives ?

Entre la nouveauté et le renouveau, l’analogie avec les années 1930 est parfois frappante, notamment pour l’antisémitisme. « Mais attention de ne pas tomber dans l’anachronisme, prévient Jérémy Guedj, l’Etat d’Israël n’existait pas, ni la cause palestinienne… néanmoins l’histoire s’impose à la réflexion actuelle ».
Face à ces mouvances et au choc des résultats aux élections européennes, Jean-Loup Anselme envisage, non pas la fin des partis de gouvernement mais plutôt une décomposition à gauche et une recomposition à droite. D’autres auteurs sont plus durs, notamment avec la gauche, évoquant une capitulation intellectuelle. Le sociologue Gérard Mauger évoque, quant à lui, le combat « mythologique » entre le beauf et le bobo, préfigurant des luttes sociétales nouvelles.[...]»

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sexta-feira, 20 de março de 2015

Pourquoi l’anthropologie ?


 

«L’œuvre de Philippe Descola s’est construite autour d’un système conceptuel singulier, sur lequel il revient longuement dans un livre d’entretien. Il en explique la genèse, en suit les évolutions et montre comment l’anthropologie nous sert aujourd’hui à comprendre la modernité.

Dans ce livre d’entretiens, l’anthropologue Philippe Descola revient sur son parcours et explique sa démarche à la lumière de nombreux éléments biographiques et scientifiques. Cet ouvrage a donc une place singulière dans l’œuvre de l’anthropologue : celui-ci n’y propose pas un nouveau contenu théorique, mais fournit plutôt des clés de lecture pour ses précédents travaux.

Le livre s’organise en quatre parties, qui suivent les grandes étapes de la vie de Philippe Descola. La discussion s’ouvre ainsi sur l’enfance et la formation scolaire et universitaire de l’anthropologue, se poursuit autour de son expérience du terrain et de la production conceptuelle qui en a résulté, et se clôt sur les problématiques politiques contemporaines dans lesquelles le chercheur s’investit aujourd’hui. Le lecteur suit ainsi, au rythme des questions de Pierre Charbonnier, le parcours intellectuel d’un des plus grands anthropologues français, et découvre que la pensée et les concepts ont une histoire, qu’ils font l’objet d’une construction progressive.

La dimension biographique

Les grands événements de la vie de celui qui est aujourd’hui Professeur au Collège de France sont relus comme autant d’étapes de sa construction intellectuelle. Dans le premier chapitre de l’ouvrage, l’enfance, l’adolescence, la formation universitaire et les étapes de la vie professionnelle de l’anthropologue sont successivement évoquées. Ces pages au ton très autobiographique fournissent un panorama assez riche de la pensée française dans les années 1960-1970. Le lecteur est ainsi amené à redécouvrir le bouillonnement intellectuel de ces décennies à travers le regard d’un jeune étudiant qui partage ses enthousiasmes, ses engagements, et ses déceptions. On redécouvre ainsi sous un nouveau jour les grandes oppositions qui structuraient alors le champ de l’anthropologie. Certaines polémiques semblent particulièrement fécondes pour comprendre le projet de Philippe Descola. C’est le cas notamment de la divergence méthodologique entre Claude Lévi-Strauss et André Leroi-Gourhan : l’intérêt du second pour l’archéologie le poussa vers l’étude des dimensions économiques et matérielles des sociétés, là où le premier était plus tourné vers la sociologie et donc l’étude de l’organisation sociale et symbolique (p. 31-32). C’est cette sorte d’opposition méthodologique propre à son époque – et qui se traduisait notamment dans l’existence de deux formations concurrentes en France, la Formation à la Recherche en Anthropologie Sociale et Ethnologie de Lévi-Strauss à l’École Pratique des Hautes Études et le Centre de Formation à la Recherche Ethnologique de Leroi-Gourhan à la Sorbonne – que l’œuvre de Philippe Descola semble chercher à résoudre, en liant précisément la question écologique, économique et matérielle à la question de l’organisation sociale et des productions symboliques. Les controverses dans le champ des ethnosciences font aussi l’objet d’une description : Philippe Descola restitue ainsi les tensions entre les relativistes – dont le chef de file était Harold Conklin –, qui « étaient sensibles aux variations entre les systèmes de pensée et les langues » (p. 65) et les universalistes, qui, à la suite de Brent Berlin, « affirmaient que l’on retrouve dans toute forme de classification traditionnelle ou scientifique un schème invariant. » (p. 65) De nouveau, la mise en évidence de cette opposition méthodologique éclaire la position synthétique de Philippe Descola dans Par-delà nature et culture, qui tente de rendre compte de la diversité des systèmes classificatoires sans pour autant nier l’existence de mécanismes cognitifs transculturels.

Le deuxième chapitre est consacré à l’enquête de terrain menée par l’anthropologue avec sa femme Anne-Christine Taylor en Amazonie de 1976 à 1979. Philippe Descola revient successivement sur les raisons qui l’ont conduit à choisir ce terrain, sur son arrivée en Amazonie et son parcours, sur les conclusions qu’il a tirées de cette enquête d’un point de vue technique, économique, mais aussi symbolique, et sur son retour d’Amazonie. La vie parmi les Achuar est évoquée assez rapidement, et fournit plutôt un ancrage à un questionnement plus général sur les enjeux propres à l’enquête de terrain. Cela donne lieu à une réflexion critique sur le rapport entre l’expérience du terrain et la production d’un savoir. Ainsi, Philippe Descola rappelle que l’Amazonie était, à cette époque, traditionnellement étudiée comme l’illustration même d’un « déterminisme environnemental implacable » (p. 140). Mais la réalité de l’occupation du milieu amazonien par les Achuar – ceux-ci ont une seule technique, l’horticulture sur brûlis, pour exploiter deux biotopes différents, les vallées alluviales et la zone « interfluviale » – forçait à remettre en question l’idée fondamentale du matérialisme culturel, qui voit les formes sociales comme des « réponse[s] automatique[s] à des contraintes environnementales » (p. 144). C’est à partir de ce refus d’un déterminisme environnemental que l’anthropologue a été amené à se tourner vers l’étude des rapports aux plantes et aux animaux, et à émettre l’hypothèse qui structure toute La Nature domestique  : « Loin de résulter d’un quelconque déterminisme technique ou écologique, une éventuelle transformation par les Achuar de leurs conditions matérielles d’existence impliquerait une mutation de la manière dont ils appréhendent les plantes et les animaux, elle-même engendrée par l’émergence de nouvelles formes de lien social » (p. 153-154). Ces éléments permettent ainsi de mieux cerner la manière dont le terrain amazonien a donné une partie de ses problématiques à Philippe Descola, et comment il a infléchi sa réflexion autour de la dichotomie nature/culture.

Reste que ces pages n’échappent pas toujours à l’ « illusion biographique » ou « rétrospective » qui tend à présenter les différents moments de la vie de Philippe Descola comme autant d’ « indices » de sa vocation anthropologique ou de sa théorie à venir. Alors même que le livre présente la singularité de ne pas se penser comme une simple biographie, mais plutôt comme une réflexion critique sur la genèse et l’élaboration d’une pensée, on regrettera peut-être certaines tournures insistant sur les « dispositions » ou les « déterminations » (p. 18) devant rendre compte de la « vocation » de celui qui deviendra professeur au Collège de France.

Genèse d’un système conceptuel

Le troisième chapitre de l’ouvrage en est aussi la partie essentielle. Pierre Charbonnier et Philippe Descola y reviennent ensemble sur la genèse des concepts phares de l’anthropologue, et mettent ainsi en lumière que la production conceptuelle a bien une histoire. L’auteur de Par-delà nature et culture (2005) dévoile ici le processus qui l’a conduit à élaborer une typologie de quatre « ontologies », partant des conclusions qui ont émergé de son terrain pour en arriver à la constitution de sa terminologie propre. Dans son séminaire des années 1980 et 1990 à l’École des hautes études, l’anthropologue a progressivement élaboré un système conceptuel visant à caractériser les formes de relation des humains avec les non-humains. Le premier élément de ce système fut le concept d’animisme. Celui-ci avait pour fonction pour rendre compte des pratiques que Philippe Descola avait observées chez les Achuar, où les animaux et les plantes sont appréhendés et traités comme des partenaires sociaux. Au moment de son élaboration dans le cadre du séminaire, l’ « animisme » désignait donc le fait de mobiliser des catégories sociales pour rendre compte des rapports que les humains entretiennent avec les êtres naturels. Ce concept émergea comme le symétrique de la notion de « totémisme » formée par Lévi-Strauss, cette notion désignant un type de catégorisation qui utilise les catégories naturelles pour rendre compte des rapports sociaux.

Dans les années 1990, le système conceptuel de Philippe Descola ne reposait donc pas, comme dans Par-delà nature et culture, sur quatre ontologies, mais sur une dichotomie entre animisme et totémisme. Deux éléments ont amené l’anthropologue à réformer ces notions. D’une part, ainsi définies, les notions d’animisme et de totémisme reposaient sur une distinction tranchée entre la « nature » et la « culture ». Or une telle opposition entrait en contradiction avec les données empiriques récoltées sur le terrain : en effet, si les Achuar désignent les animaux chassés comme des parents par alliance, c’est qu’ils ne distinguent pas les êtres naturels (les animaux) des rapports sociaux (comme la parenté). D’autre part, ce sont les discussions et débats avec ses collègues Tim Ingold et Eduardo Viveiros de Castro qui ont amené Philippe Descola à ajouter à sa terminologie deux nouveaux termes – le naturalisme et l’analogisme. Le travail de Tim Ingold lui a permis de comprendre que le « totémisme » tel qu’il était défini par Lévi-Strauss ne rendait pas réellement compte de l’ethnographie sur laquelle il était censé se fonder.

Une telle critique a incité Philippe Descola à repenser, non seulement sa définition du totémisme, mais aussi son rapport de symétrie avec l’animisme. Parallèlement, Eduardo Viveiros de Castro soulignait « le fait que la nature des Occidentaux s’opposait à l’animisme amazonien selon une symétrie assez systématique » (p. 206), et qu’il fallait donc accorder une place plus centrale à un « naturalisme ». Ces remarques ont poussé l’auteur de Par-delà nature et culture à refonder son système autour de quatre concepts de base – animisme, naturalisme, totémisme, analogisme. Cette quadripartition reposait en outre sur un dualisme physicalité/intériorité qui présentait l’intérêt d’être un « contraste plus systématique » (p. 207) que l’opposition nature/culture.

Un tel changement de paradigme reposait sur l’idée que tous les humains, indépendamment de leur culture, émettent des inférences sur les propriétés physiques et les états intérieurs des êtres qui les entourent. S’appuyant ainsi sur des travaux de psychologie du développement, Philippe Descola s’attacha à mettre en valeur que « quelles que soient les formes que peuvent prendre des ontologies locales, celles-ci se construisent toujours en déclinant une gamme de contrastes entre ces deux dimensions de la physicalité et de l’intériorité qui seraient universellement perçues dans des objets du monde. » (p. 220-221)

Par ailleurs, Philippe Descola présente ici la notion d’« ontologie » comme un dérivé d’un concept plus important : celui de « mode d’identification » (p. 236). Par là, il désigne les manières de composer des mondes par des identifications ou des différenciations que les hommes établissent entre eux et les autres êtres – et dont l’opposition nature/culture représente une des variantes possibles. Cela lui permet donc d’éclairer le sens qu’il donnait à la notion d’ « ontologie » : « c’est simplement le résultat institué d’un mode d’identification » (p. 237), c’est-à-dire une manière systématisée de produire un monde en y établissant des rapports de continuité et de discontinuité entre les êtres. Philippe Descola prend ainsi ses distances avec une terminologie métaphysique fortement mobilisée par le « tournant ontologique » de l’anthropologie, pour réinscrire sa démarche dans l’héritage de Marcel Mauss, André-Georges Haudricourt et Claude Lévi-Strauss.

Enjeux contemporains pour l’anthropologie

La manière dont l’anthropologie permet de penser à nouveaux frais le monde contemporain fait aussi l’objet d’une analyse. Soulignant que la « modernité » ne désigne pas une seule et même chose dans toutes les analyses anthropologiques contemporaines, Philippe Descola est amené à caractériser sa définition du naturalisme et de la modernité par contraste avec les théories de Bruno Latour. Si, pour ce dernier, le naturalisme « n’a jamais existé » (p. 298) car il est une construction théorique qui ne rend pas justice à nos pratiques effectives, pour Philippe Descola, en revanche, il faut prendre au sérieux la rupture qu’a été, du point de vue des schèmes de la pratique, l’émergence de « l’idée d’une unification des phénomènes sous le concept de nature » (p. 298). Cette problématique de la modernité ouvre aussi sur des perspectives plus politiques, et ce, de deux manières différentes.

D’une part, à travers la question de l’écologie (p. 322-327) et des mouvements environnementalistes extérieurs au monde occidental (p. 331-335), Philippe Descola met en valeur la manière dont l’anthropologie – comme science de la diversité des pratiques et des mondes – peut fournir un certain nombre de modèles, d’exemples et d’hypothèses pour appréhender les problèmes politiques et sociaux contemporains. Par exemple, les représentations qui organisent l’action politique sont largement basées sur une opposition nature/culture qui suppose que les sociétés sont des réalités installées dans un environnement d’une autre nature qu’elles, et qu’elles sont amenées à transformer. Or Philippe Descola met en valeur que, pour mener une politique appropriée, il est nécessaire de bien comprendre, avant tout, ce que sont des relations écologiques : l’homme n’occupe pas un milieu qui lui est hétérogène et qu’il transforme ; les environnements sont bien plutôt des lieux d’échange, des milieux où s’élaborent des relations entre humains et non-humains. Le changement de paradigme introduit par l’auteur de Par-delà nature et culture pour penser les rapports de l’homme à son milieu doit ainsi, selon lui, « déplacer les objets habituellement définis comme ‘politiques’ » et « mettre nos catégories juridiques, politiques, économiques et administratives à l’épreuve de cette transformation » (p. 323).[...]»

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Zgymunt Bauman: el divorcio entre poder y política es la enfermedad del mundo globalizado

«El sociólogo comenta las negociaciones sobre la deuda griega y las define “Sin salida”. Porque contraponen la política de los estados-nación, priva de instrumentos, al poder supranacional de las finanzas y de la economía.

Zgymunt Bauman divorcio politica globalizado

Una carrera insensata hacia la catástrofe. Un juego peligroso, en el cual no hay perdedores. Para Zgymunt Bauman, decano de la sociología europea, entre los pensadores contemporáneos más influyentes, las negociaciones sobre la deuda griega entre los ministros de economía del Eurogrupo y el gobierno de Alexis Tsipras no tienen vía de escape.

Porque no nacen solamente de ideologías políticas opuestas, de diagnósticos diferentes sobre el origen de la crisis económica, sino de la patología estructural del mundo globalizado: el divorcio entre el poder y la política. Por una parte está la política de los estados nación, anclada a los confines nacionales, priva de los instrumentos para satisfacer las necesidades de los electores, por otro lado el poder de las finanzas y de la economía, que no responde al electorado sino a los accionistas y a la rentabilidad.

Dos mundos “inconciliables, puede que incompatibles”, explica de manera rápida la teoría de la “sociedad líquida”, por la cual es tiempo de archivar el actual modelo económico, porque produce “exclusión, soledad, desigualdad”.

Profesor Bauman, desde hace semanas está en curso un duro pulso entre el gobierno del primer ministro griego Tsipras, que quiere renegociar la deuda y rechaza los planes de austeridad, y los ministros del Eurogrupo y los representantes de la Troika, los cuales insisten para que Atenas “respete los pactos”. ¿ Quién tiene la razón?

Podremos saber quién “tiene la razón” solamente si tuviésemos una línea directa con el Omnipotente, lo cual no es posible. Lo que es seguro, es que estamos asistiendo a otro round de un tira y afloja, en el cual los valores, los principios, las ideas sobre lo que es acertado y equivocado no tienen sentido, adoptados por amor de conveniencia, y rápidamente abandonados en cuanto dejan de ser útiles. Más que a revelar la sustancia de la puesta en escena, los conceptos de acertado y equivocado sirven para camuflarla. Reduciendo la cuestión a lo esencial, podremos decir que está en juego una confrontación entre los portavoces de los griegos, reducidos a una condición aparentemente incesante de creciente miseria, y aquellos de los poderes financieros. Ambos frentes son “acertados”, pero son inconciliables y, me temo, incompatibles. Por una parte los poderes financieros son libres “invertir” o “no invertir” donde quieran, en el momento que deseen, libres hasta de maltratar la política, que se presume sea el ángel de la guarda de los valores, incluso aquellos morales; por otro lado, la política no puede mostrar ningún músculo para condicionar, ni mucho menos obligar, a los poderes financieros a invertir en momentos y lugares precisos o para hacerles desistir de la tentación de no invertir.

Cabe decir que lo griego es un caso ejemplar de lo que usted define como el “divorcio entre poder y política”, ¿con el primero siempre más supranacional y la segunda anclada a los confines nacionales?

Es así. Todos los Tsipras y los Varoufakis de este mundo están atados a un doble vínculo, una atadura férrea de la que ningún otro político a conseguido hasta ahora librarse: por una parte existen los que los han elegido hasta que les sirviesen, por otro lado los que gobiernan ignorando la voluntad de los electores. En breve, la disputa está entre los estados nación y los mercados bursátiles. Los primeros son locales anclados al terreno, al territorio nacional, los segundos son globales devotamente desanclados de cualquier institución política, independientemente de su nivel.

En estas condiciones de disparidad entre los instrumentos y los objetivos de la acción política, ¿Qué forma adquieren los confrontamientos entre soberanía estatal y finanzas supranacionales?

En esta situación cada confrontamiento no puede más que adquirir la forma de los duelos americanos o de aquellos que en la teoría de los juegos toman el nombre de “peleas de gallos”. En ambos casos el perdedor es quien se rinde primero, evitando la catástrofe. Me parece una caracterización del drama actual mucho más pertinente de aquella sugerida por muchos -como Cécile Ducourtieux en el diario Le Monde del 17 de febrero- hablan de farol en una partida de póker. En este momento la atención de los medios de comunicación está dirigida a Syriza y a Grecia, pero pronto vendrá canalizada hacia Podemos, en España, y después en otro lugar. Más allá de las individuales tretas del caso, las peleas de gallos de hecho se acaban jugando, con mayor o menor abandono, en cualquier lugar del mundo, cada día.

Se trata de juegos peligrosos, que se aplican a la realidad social, y cuyo resultado es imprevisible…

En cambio la metáfora que prefiero cuando se discute de nuestras circunstancias actuales, compartida a nivel mundial, es aquella de un campo llena de minas: sabemos todos que el terreno que pisamos está lleno de explosivos y tenemos pocas dudas acerca de que existirán inevitablemente explosiones, de manera reiterada. No hay nadie, que poniendo la mano en el fuego, pueda realmente predecir dónde y cuándo se producirán los pasos incautos que la desencadenarán.

El debate sobre las respuestas a la crisis griega se ha trasformado en un `referendum´sobre los programas de austeridad. En uno de sus libros (Intervista sull´identità, de B. Vecchi) él ha escrito “la más llamativa y potencialmente explosiva disfunción de la economía capitalista no es la explotación, sino la exclusión”. ¿Sostiene que los programas de austeridad la hayan favorecido?

El paso de las prácticas de explotación a la amenaza de exclusión como principal arma de disciplina es la estrategia de dominio que el capitalismo actual encuentra más ventajosa. Hace casi un siglo el economista británico Joan Robinson subrayaba el hecho de que existe un mal peor que la explotación: el hecho de no ser explotado. Michael Burawoy, un gran sociólogo de mirada fija y de corazón sensible sugiere en cambio que, después de una época en la cual las enfermedades sociales eran producto de la mercantilización del trabajo, habremos entrado en una fase de ex-mercantilización. Ivor Southwood ha reflejado su experiencia actual del mundo del trabajo en un libro reciente, Non-Stop Inertia, donde escribe: “odiábamos el puesto de trabajo y despreciábamos cualquier cosa que lo representase, y al mismo tiempo estábamos aterrorizados por la idea de ser `liberados´en un vacío económico en el cual tendríamos que haber luchado para encontrar un trabajo y presentarnos indiscriminadamente como mejores respecto a otros potenciales empleados, igualmente entusiasmados, condescendientes y flexibles”.

A propósito de flexibilidad: para los partidarios del modelo neoliberal es sinónimo de mayor libertad, para los críticos de aquel modelo por el contrario hace rima con precariedad. ¿Usted que piensa?

Creo que por Europa ya vaga un espectro: el espectro de la redundancia. Estamos clasificados, condenados con veredicto de ‘culpabilidad’, y la sentencia prevee la exclusión social y la vida en pobreza. El fantasma de la exclusión proyecta una larga sombra, difundiendo sus amenazas, mientras muchos de nosotros son bastante afortunados de permanecer en un puesto de trabajo están destinados a ser perseguidos por el veneno incurable de la precariedad. A parte del daño, está la herida. Porque el estado de redundancia – que no hace mucho tiempo llamaban “desocupación” y de los cuales pocos pueden ignorar la amenaza – se ha privatizado. Se ha declarado crimen. Se presume que no sea culpable la persona redundante, él o ella, solamente aquella, y allí está en el banco de imputados hasta que no demuestre ser inocente. La redundancia, así como la flexibilidad, se adueña de un sitio en la sociedad y muy a menudo hasta de los medios de sustentación; al mismo tiempo destruye el autoestima y la confianza en si mismos, extirpando la dignidad de nuestra vida.

La redundancia parece habernos privado también de la posibilidad, como trabajadores, de individuar estrategias de resistencia colectiva…

Dejame responder citando un texto reciente de Isabel Lorey, State of Insecurity: “Con la demolición neoliberal… de los sistemas de seguridad social colectiva y con la afirmación de condiciones de trabajo de corta duración que son cada vez más precarias, se ha erosionado la posibilidad de organización colectiva en las fabricas o en los grupos profesionales”. Desde fabricas de solidaridad, los lugares de trabajo se han transformado en fabricas de sospecha reciproca y competición despiadada. El desmoronamiento de las uniones y de la lealtad humana está entre los más graves daños colaterales perpetrados por el capitalismo en la búsqueda de los medios mas eficaces para prevenir el disenso social y la resistencia a sus practicas. Lanzar el espectro de la redundancia hasta que se gire sobre Europa ha demostrado ser extremadamente rentable en términos económicos. Pero ha sido eficaz en términos de no potenciar la oposición al status quo antes de que también lograra unirse en verdaderas y propias columnas en marcha.[...]»

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quinta-feira, 19 de março de 2015

El sistema monetario internacional bajo el lente de la protesta social

«Entre las muchas veces difusas y complejísimas aristas entre las cuales se desenvuelven las políticas y las reestructuraciones del Fondo Monetario Internacional, o de las distintas instituciones que conforman el Banco Mundial, rara vez encontramos frenos sociales o resistencias o protestas de gran peso y trascendencia que hagan declinar o revertir algunas de dichas políticas y reestructuraciones. Ahora bien, acerca de la protesta social, bien podemos decir que en un escenario social envuelto en una compleja red de luchas y tensiones entre grupos o en el plano más común de lo cotidiano y la normalidad, existe una serie de marcos, ideas o contextos por los cuales una protesta social puede llegar hoy por hoy a ser aceptada, o rechazada o incluso criminalizada. De igual forma, existen entidades, grupos, discursos e instituciones sobre los cuales se prefiere hacer recaer una protesta, como por ejemplo un gobierno local o un determinado decreto. Partiendo de allí, en el presente texto hablaré brevemente acerca de los Acuerdos de Bretton Woods de 1944 y de cómo muchas protestas han tenido una “causa invisible” en contra de dichos acuerdos, o en contra de acuerdos similares, aun sin que los actores participes estén totalmente conscientes de ello. Una “causa invisible”, a decir verdad, en contra de ciertos patrones y esquemas estructurales que mantienen y reproducen cada día fuertes desigualdades.

IMAGEN PROTESTA

La protesta social como escenario necesario de pulsiones institucionalizadas y de pulsiones mucho más trasgresoras y espontáneas

Un mundo globalizado y con una desigual jerarquización productiva y financiera internacional, es un mundo que tiende a reconocer el derecho básico de la protesta social al mismo tiempo que la reprime, la complejiza y en muchas ocasiones, incluso, la criminaliza. La protesta social, de hecho, posee esa ambivalencia, ese doble y antagónico entendimiento. La protesta social, además, ha sido desde los inicios de la civilización la máxima expresión del descontento y la resistencia y su fuerza trasformadora ha sido motor de cambios realmente únicos y significativos. No obstante, hoy en día vivimos en un  mundo con una dominación no solo de tipo vertical, sino horizontal (Tedesco: 2012), un mundo con distintos tipos de capital y estructuras de poder, de ahí que se protesta, pero los aspectos o, más bien, los entes concretos contra los que hay que protestar, ya sean estos de índole física o discursiva, ya no son tan fácilmente identificables como en los tiempos de antaño.

Sucede entonces, de esta forma, en el ámbito continuamente dinámico de lo social, algo muy semejante a lo que Vanessa Bravo (2012) afirma que sucede con la red y la información digital, es decir, que existen nodos, los cuales, independientemente de su localización territorial, se conectan entre sí a través de una miríada de pasos y relevos. De esta forma, la información viaja a través de los diferentes nodos sin establecer distribuciones jerárquicas verticales a priori y, cuando lo hace, está el problema ya mencionado líneas atrás de los relevos. Debido a ello, el poder se despliega en forma de redes que se interconectan y se relevan, por lo que a veces es difícil identificar la entidad estructural concreta ante la cual hay que desplegar una determinada protesta, la cual, cabe decir, no es otra cosa más que la expresión del descontento en un mundo que se caracteriza por su desigualdad en los sistemas productivos, en lo jurídico e incluso en lo cultural y educativo. Por otra parte, no hay que olvidar lo que nos dice David García Casado (2010), que la resistencia social en nuestras sociedades se ha homogeneizado y ha perdido mucha potencia a causa de las nuevas y más sutiles formas de represión del mundo de hoy, caracterizadas no ya por la usurpación o trasgresión directa de los derechos fundamentales de los individuos sino por la contención y homogeneización de sus pasiones.

Por otra parte, parece ser una tendencia del mundo contemporáneo, y dentro de la esfera de la opinión y la deliberación pública, identificar ciertas ideas y problemas estructurales con el carácter, los errores y las vivencias de una persona en concreto. Así, si la motivación que lleva a la protesta es la pobreza o algún programa público o social en concreto, se protesta contra un alcalde determinado y no contra las situaciones estructurales mismas o los entes más grandes y generales que promueven dichas situaciones. De esa misma forma, muchas personas identifican ciertas ideas e incluso una gran cantidad de prejuicios con grupos bastante específicos, se identifican por ejemplo las ideas marxistas con ideas de coacción o negación de la libertad sin siquiera haber revisado en lo más mínimo el detallado análisis social y el grupo de conceptos ampliamente trabajados e interconectados que se encuentran en obras de gran peso y profundidad como las de Marx.

Pero la situación va más allá de ello. Hoy en día en las redes sociales como Facebook, por ejemplo, parece ser tendencia el que no se hable a manera de crítica de los partidos políticos y sus programas sino, en su lugar, de los políticos mismos. Así, se despliega ante ellos, es decir, ante los políticos, una gran cantidad de prejuicios e ideas no menos afines, clara muestra, por supuesto, de que la llamada “sociedad del espectáculo” ha permeado incluso la forma en la cual resistimos ante los nodos biopolíticos y las estructuras de poder más opresivas. De hecho, muchas personas y grupos hacen de las protestas un espectáculo, de forma que el hacer valer los derechos más fundamentales, algo de por sí bastante clásico, está comenzando a parecer un tanto monótono y repetitivo. Siendo así, el panorama más oscuro es el de que toda sociedad que menosprecie culturalmente la defensa de los derechos más fundamentales, estará condenada sin duda a que estos les sean trasgredidos constantemente. Claro, defender los derechos como la honra, el trabajo, el buen nombre, y el mismo derecho a la huelga, debe ser algo esencial no solo dentro del espacio jurídico y la evolución constitucional sino dentro del mismo ámbito cultural.

En dicho orden de ideas, algunas de las soluciones a modo de propuesta ante la complejidad de lo anterior, serían, en primer lugar, tratar, en la medida de lo posible, de llevar la protesta y la resistencia a factores o a enclaves discursivos mucho más estructurales, factores o enclaves que si cambiaran en verdad cambiaría con ello un determinado estado desigual de cosas. En el presente texto, mencionaré, por tanto, y a modo de ejemplo, los Acuerdos de Bretton Woods de 1944. Acuerdos que fijan y regulan condiciones estructurales en el mundo muy específicas, unas situaciones ligadas al denominado “sistema financiero internacional”.

Sin embargo, cabe anotar antes un aspecto importante sobre la ambivalencia de las protestas de hoy en día. Por una parte se dice que los derechos colectivos como el de la libre movilidad no pueden ser pisoteados por las protestas, de modo que partiendo de allí los gobiernos suelen en la actualidad trasladar la responsabilidad de las protestas a los ciudadanos que llevan a cabo dichas prácticas (Personería de Medellín: 2011). Por otro lado, el respaldo de los gobiernos no necesariamente está hoy por hoy con los grupos oprimidos que protestan, no olvidemos que en la actualidad la juridicidad y las leyes son instrumentalizadas por los grupos más poderosos (Barbero: 2010), una práctica bastante corriente. Obviamente las protestas deben siempre procurar respetar el derecho ajeno, eso es algo fundamental, pero, no obstante, el tratar de ordenarlas e institucionalizarlas ya es quitarles fuerza y, por otra parte, hacer difusos tanto el sujeto de responsabilidad social de la misma protesta como el sujeto que protesta y el sujeto mismo ante el cual se protesta.

Sobre los acuerdos de Bretton Woods de 1944 y la oposición al sistema

Entre el 1 y el 22 de julio de 1944, es decir, a finales de la Segunda Guerra Mundial, se realizó en el famoso y elegante complejo hotelero de Bretton Woods, una reunión que reestructuraría la economía del mundo. En dicha reunión se creó el Fondo Monetario Internacional ((FMI) y el Banco Mundial, y, de  igual forma, se adoptó el dólar como patrón de cambio principal del planeta en el ámbito monetario y financiero. De esa manera, el gobierno estadounidense, que en dicha reunión poseía prácticamente todas las capacidades de decisión para poder imponer con gran facilidad cualquier idea que tuviera, impuso su moneda y con ello toda una visión y división de lo que debería ser la economía mundial. La reunión en sí misma es muy poco analizada dentro de la historiografía y las ciencias sociales, ya que los hechos militares y las ideologías en disputa durante la Segunda Guerra Mundial tienden, por lo general, a robarse todo el protagonismo de la época.

El hecho es que se desconoce un poco que en dicha reunión se analizaron dos puntos de vista distintos. Uno era el que acabó triunfando, que era la propuesta de Harry Dexter White. Es decir, la de sustituir el patrón oro por el dólar, equilibrando de esa forma todo el mundo a favor de Estados Unidos, centro indiscutible en el momento de gran parte de la industria global. La otra, que se sepa, era la propuesta inglesa diseñada por John Maynard Keynes. Esta última contemplaba la creación de un organismo internacional de compensación, el cual se encargaría de emitir una moneda internacional (El Bancor), mediante la cual los países con excedentes financiarían a los países deficitarios. Esta última opción, en principio, podría ser mucho más justa y equitativa. Podría haber evitado la honda diferenciación internacional productiva y financiera que hoy existe. Claro, hoy se sabe que inclinar las políticas financieras internacionales hacía una moneda determinada favorece que las inversiones y en general el fuerte económico se concentre en un lugar muy específico, provocando que exista así una periferia mundial con poca ventaja competitiva.

Partiendo de lo anterior, no podría jamás, por tanto, ser una medida de solución al problema de la periferia inclinar el sistema financiero hacia una nueva moneda como por ejemplo el Yuan chino, no olvidemos que la economía china es por hoy sumamente fuerte, que ha hecho últimamente grandes préstamos a países de Latinoamérica, y que, de acuerdo con expertos en el tema como Michael Snyder (RT: 2015), China no tiene previsto vivir en un mundo dominado por el dólar demasiado tiempo. No obstante, tener el Yuan u otra moneda como la principal solo crearía una nueva periferia y con ello nuevas desigualdades. En mi opinión, una medida económica como la que contemplaba Keynes era mucho más solidaria y cooperativa, sin embargo, terminó imponiéndose el modelo estadounidense ya mencionado.

No hay un terreno hoy por hoy que sea tan controlado y tan restringido por los países más poderosos como el terreno financiero. El dólar ni siquiera requiere en la actualidad que Estados Unidos posea una gran reserva de oro, simplemente funciona como patrón internacional por la misma confianza que se supone que dicha moneda brinda. Y dicho panorama reestructura el mundo, como ya ha sido apuntado líneas atrás, creando así una periferia. De dicha forma, si gran parte de las protestas se debe a la situación de pobreza y desigualdad en los países que conforman dicha periferia, entonces, gran parte de dichas protestas posee lo que podría llamarse una “causa invisible”, o por lo menos no explicita, en contra de acuerdos que reestructuran el mundo y la economía como los de Bretton Woods de 1944.

Quizás con el tiempo haya movimientos sociales en contra de los grandes factores estructurales y en contra de algunas de las políticas de los organismos supranacionales como el Fondo Monetario internacional (FMI), que por ser supranacionales, son de esos organismos que son difíciles de identificar por el descontento de la opinión pública. Los movimientos sociales parecen ser el futuro, pero parece que los grandes organismos de poder ya comienzan a organizarlos e institucionalizarlos para que las tecnologías de poder puedan en todo momento controlarlos en la medida de lo posible. Sin embargo, muchos movimientos sociales siempre tendrán una dinámica humana bastante espontánea. No olvidemos lo que al respecto nos dice Matias Aretze (2011) citando a Shuster:

Así, los nuevos movimientos sociales son caracterizados por la espontaneidad y por objetivos de movilización que integran “nuevos problemas” por los cuales movilizarse: género, derechos humanos, ecología, etcétera. El eje del análisis se traza sobre la conformación particular de identidades que, mediante el involucramiento personal y afectivo, se constituyen como organizaciones –identidades colectivas– con cierta continuidad en el tiempo y extensión en el espacio (Schuster, 2005: 48). Por otra parte, la escuela norteamericana retoma las acciones colectivas de protesta.[...]»

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Pétrole à bas prix, le bonheur des uns…

«Les effets économiques et géopolitiques tous azimuts et en cascade du baril à 50 dollars

Pétrole

Cela est connu, le pétrole représente un des marqueurs mondiaux les plus importants qui influe tant la situation géopolitique que la croissance économique, les deux étant d’ailleurs souvent imbriqués.

Alors qu’il dépassait durablement les 100 dollars américains il y a un an, le prix du baril est actuellement inférieur à 50 dollars, c’est-à-dire à peu près à son niveau de 2009, lorsque l’on était au cœur de la crise financière mondiale.

Bouffée d’oxygène en Occident


Cette dégringolade, qui semble appelée à se maintenir tout au long de 2015, offre indiscutablement une formidable bouffée d’oxygène aux économies occidentales, que l’on peut estimer à un peu plus d’un demi-point de croissance du PIB. Plus énergivore que ne le sont les Européens, l’Amérique enregistre naturellement le surcroît de croissance le plus élevé qu’attestent les statistiques actuelles sur la reprise économique outre-Atlantique. L’Europe n’est pas oubliée pour autant, puisqu’une grande partie des faisceaux de reprise que l’on évoque proviennent moins des effets de réformes structurelles qui se font toujours attendre – c’est notamment le cas en France – que de cette dynamisation bienvenue de l’activité issue de la chute des cours pétroliers.

Pour les consommateurs, cette dernière se traduit par des effets positifs (baisse du prix à la pompe, etc.), ce qui joue favorablement sur les indicateurs de confiance et d’optimisme, clés en matière de politique économique.

Déstabilisation des pays exportateurs


Bien sûr, la contrepartie de cet effet favorable pour les pays importateurs se trouve dans les difficultés nouvelles ou accentuées des pays qui puisent l’essentiel de leurs ressources budgétaires et en devises dans leurs exportations pétrolières. Les cas de la Russie ou encore de l’Iran sont bien connus et ont déjà été débattus dans ces colonnes. Mais ils ne sont pas les seuls à souffrir de la chute de cours.
“Plus énergivore que ne le sont les Européens, l’Amérique enregistre naturellement le surcroît de croissance le plus élevé qu’attestent les statistiques actuelles sur la reprise économique outre-Atlantique”

Mêmes si moins au cœur de l’actualité mondiale, bien d’autres pays sont aussi concernés. C’est le cas par exemple du Venezuela qui, avec un pétrole à un peu moins de 50 dollars le baril, fait face à un déficit budgétaire structurel devenu incontrôlable, qui se traduit, aujourd’hui, par une inflation galopante (supérieure à 60 %), des pénuries touchant tous les produits de base, un effondrement du bolivar et, au final, des tensions sociales et politiques inédites poussant le pays peu à peu vers une situation insurrectionnelle.

Guerre des milices djihadistes


Pétrole toujours, cette fois-ci au cœur de la guerre djihadiste, puisque les combats pour la maîtrise des champs pétroliers en Syrie et en Irak déterminent en grande partie la capacité de Daech à poursuivre son effort de conquête au cœur du monde mésopotamien. Les combats actuels dans le golfe de Syrte, en Libye, où se trouvent 70 % des réserves du pays, s’interprètent aussi par la guerre ouverte que se mènent, par milices et groupements djihado-terroristes interposés, les deux gouvernements libyens, ceux de Tripoli et de Tobrouk. Aucun ne voulant que l’autre ne contrôle ces réserves qui lui donneraient un avantage sans nom dans ce combat pour la légitimité dans la Libye post-Kadhafi.

Répit optimiste


Une note de satisfaction et une autre d’optimisme. C’est en prétextant les prix particulièrement bas du pétrole que Barak Obama a justifié le veto qu’il a mis fin février à la construction de ce projet d’oléoduc gigantesque baptisé Keystone XL, devant relier États-Unis et Canada et dont l’impact environnemental potentiel faisait question. Optimisme aussi car peut-être l’étranglement budgétaire actuel que subit l’Iran en raison de la chute des cours pétroliers conduira son président réformiste à plus de conciliation dans la résolution de la question nucléaire avec les Occidentaux. Réponse dans quelques jours…»

quarta-feira, 18 de março de 2015

Aux origines de l’État islamique


 
«L’État islamique est-il un État, comme il le revendique ? Ou désigne-t-il une nouvelle forme de souveraineté de type impérial ? Matthieu Rey en retrace l’histoire en Syrie et en Irak, en remontant à la domination coloniale européenne et aux deux guerres du Golfe.

Cet article repose sur une campagne d’entretiens réalisés dans le cadre d’une mission soutenue par le programme ERC Wafaw. Les résultats et interprétations sont le fait exclusif de l’auteur et n’engagent en rien la responsabilité du programme. L’aide proposée par l’ERC Wafaw s’est révélée indispensable à la collecte des informations pouvant construire le présent argumentaire.
L’État Islamique (EI) nouvel acteur de la scène proche-orientale, est au centre toutes les attentions depuis son apparition officielle le 29 juin 2014. Cette dernière tient principalement à ses modes opératoires (décapitation d’Occidentaux, habillés comme les prisonniers de Guantanamo), à une rhétorique d’une tout aussi extrême violence, à la remise en cause soudaine de découpages étatiques établis depuis les accords de Cambon-Grey (dit Sykes-Picot) en 1916 [1] et à la confrontation avec une nouvelle coalition occidentale qui a lancé une campagne de bombardements en septembre 2014. La lecture médiatique – sur le mode de l’effroi le plus souvent – en a rapidement fait le nouveau protagoniste devant redéfinir globalement l’ordre politique local, voire régional. Percée fulgurante, conquête massive, bouleversement de la carte moyen-orientale constituent autant de points d’entrée pour analyser un phénomène relativement exceptionnel en matière politique. Nous ne nous proposons pas ici de revenir sur la pertinence de ce jugement, ni d’estimer le caractère durable ou éphémère de cet acteur, la réalité de son accès à des ressources matérielles, humaines et symboliques susceptibles de produire ce grand chambardement annoncé. Il s’agit de s’interroger sur la signification de son nom et de comprendre comment cette forme d’autorité publique a été engendrée par une série de bouleversements en Irak et en Syrie.

L’émergence du dawla al-islâmîyya fî-l-`irâq, puis le choix des noms de dawla al-islâmîyya fî-l-`irâq wa-l-shâm et dernièrement de dawla al-islâmîyya, renvoient nominativement à un certain référentiel qui permet de se définir comme État (dawla). La création de ce groupe a pu être rattachée à la recomposition des frontières ou des contours de la puissance publique qui a suivi les révolutions arabes. C’est cette revendication – être un État – que le présent article entend soumettre à l’étude. Que veut dire dawla  ? Prend-il un sens spécifique dans le cas de l’EI ou ce nouvel acteur peut-il être saisi comme l’une des déclinaisons de l’État propres soit au monde arabe, soit au monde musulman, soit plus largement à celui que forment les Suds ? L’État a été pensé principalement en référence aux modèles occidentaux [2]. Pourtant, sa traduction dans les territoires du Sud doit être repensée à l’aune d’autres legs historiques. Pour saisir les traits spécifiques de ce nouvel acteur, il faut examiner le monopole revendiqué sur la souveraineté territoriale. Dans quelle mesure une sociogenèse rend-elle compte de composantes variées interagissant pour la formation et l’évolution de cette entité ?

Nous partirons de trois hypothèses pour comprendre ce nouveau phénomène et son inscription politique dans un territoire. Tout d’abord, cette forme de militance doit être pensée en relation avec l’histoire contemporaine des mouvements de protestation nés de la recomposition de la scène moyen-orientale à la suite de la guerre de 2003 en Irak. Cette date marque la fusion de plusieurs évolutions contemporaines : remise en cause de l’idéal nationaliste incarné par l’État-nation, accélération des mutations socio-économiques dans un contexte d’imposition de politiques néolibérales d’une part, et de domination étrangère de l’autre, nouveaux usages de la violence comme forme de revendication politique. Ensuite, une transformation de la spatialité du pouvoir a conduit à la revanche des territoires à l’encontre d’un centre dominant et dominateur. Enfin, de nouveaux répertoires d’action ont pu être acquis par les différents segments de la population locale dans l’insurrection depuis 2011. L’EI devient un produit complexe qu’il faut analyser à l’aune de ces paramètres.

Le temps des révoltes irakiennes et syriennes : similitudes socio-spatiales

L’Irak et la Syrie ont donné lieu à de nombreuses comparaisons dans les études historiques et politiques, du fait de la mosaïque ethnico-confessionnelle complexe qui les caractérise, de leur héritage ottoman puis mandataire commun, de leur découpage post-Première Guerre mondiale par des puissances européennes, et de l’existence d’un système baathiste depuis les années 1970 [3]. Nous ne nous engagerons pas ici dans un suivi comparé des deux États ; nous tenterons plutôt de saisir la manière dont une certaine gestion du public a précipité des bouleversements économiques, sociaux et culturels, permettant l’émergence du nouvel acteur moyen-oriental que constitue l’EI.

Un bref retour sur les expériences baathistes communes aux deux pays mettra en lumière la manière dont les formes de gestion publique fondées sur la loi se sont déconstruites au profit d’un maillage de liens interpersonnels culminant dans l’autorité du chef. Le dictateur arbitre entre des instances coercitives, services de renseignement, sections de l’armée, et bras armés du parti, qui disposent de l’intégralité des pouvoirs de contrôle sur les populations. Ces dernières sont intégrées dans les dispositifs de surveillance – elles doivent régulièrement fournir des informations – et sont rétribuées sous forme de multiples gains symboliques ou matériels octroyés en fonction de relations personnelles avec l’agent de la coercition [4]. Les mécanismes à l’œuvre dans les deux pays précipitent la crise des formes d’organisation politique et sociale préexistantes, que ce soit le parti politique, l’association, le syndicat dûment contrôlés mais aussi, à une autre échelle, les solidarités tribales perturbées en promouvant, au sein de la tribu, des figures inférieures dans la hiérarchie et en modifiant les jeux de pouvoir intra-tribaux et les concurrences au sein des groupes. Entre la fin des années 1970 et le début des années 1990, les deux systèmes politiques ont institutionnalisé l’instabilité politique pour abolir toute forme de regroupement politique et social pouvant les concurrencer, sans pour cela – et c’est ce qui les différencie des systèmes totalitaires – chercher à leur substituer un autre modèle.

Les trajectoires syrienne et irakienne divergent au cours des années 1990-2000. En Irak, le long conflit avec l’Iran (1980-1988) ne permet pas au régime de Saddam Hussein de parvenir à asseoir son autorité sur le prestige d’une victoire. Au contraire, le conflit a épuisé les réserves financières, exacerbé une lecture confessionnelle de la société irakienne par le pouvoir et précipité une gestion exclusivement répressive des contestations internes. En 1991, après la défaite, cette fois cinglante, sur laquelle s’achève l’invasion du Koweït, le système irakien transforme son mode de gestion des populations selon plusieurs lignes. Tout d’abord, il se mue en un pouvoir nettement sunnite et laisse le souvenir d’une importante répression à l’encontre des populations chiites et kurdes insurgées au lendemain de la défaite [5]. Ensuite, il déploie son emprise sur la société par de nouveaux mécanismes : soutien aux tribus lui ayant fait allégeance, gestion d’une sphère économique intégralement contrôlée en raison de l’imposition du blocus. Enfin, les sphères de la souveraineté irakienne sont redessinées par des interdictions de vol, matérialisant l’abolition de l’État comme unique acteur de la gestion publique. Néanmoins, cette atteinte ne signifie pas que le système irakien soit incapable d’agir dans les zones ainsi soustraites à son contrôle, dans la mesure où il peut arbitrer entre les factions locales pour conforter à nouveau son rôle de supervision à distance. Ainsi en 1996, la division des forces kurdes entraîne l’un des acteurs à faire appel aux troupes centrales. Cette mutation du système irakien ne favorise pas la réémergence d’une sphère politique ou publique mais bien le jeu sur une institutionnalisation partielle du contrôle social et politique au service exclusif du dictateur : certains secteurs des activités économiques ou sociales deviennent autonomes et ne sont pas intégrés dans les maillages des institutions, il n’est pas juqu’aux groupes miliciens qui reçoivent des prérogatives régaliennes. La majeure partie de la population doit alors consentir à travailler avec ces nouvelles instances, qu’elles soient tribales ou proches du parti, pour espérer accéder aux ressources limitées par le blocus. C’est dans ce cadre qu’intervient l’invasion américaine de 2003, qui fait voler en éclats le centre décideur au terme de quelques semaines de combats.

En Syrie, les années 1990 ne sont pas marquées par une reconfiguration majeure de la gestion politique, mais, bien au contraire, par le vieillissement et le gel du pouvoir assadien. Le dictateur réclame de ses concitoyens une obéissance fondée sur le consentement tacite et non sur l’acceptation explicite de ses valeurs en tant que telles [6]. Reconnaître l’autorité de l’État permet d’obtenir, en échange, pour les segments de la société qui y consentent, une certaine forme d’autonomie. Ainsi les oulémas sont autorisés à s’organiser [7]. Cette situation se transforme au tournant des années 2000 avec la disparition du « président éternel » (al-ra’îs al-khâlid), auquel succède son jeune fils, Bachar al-Assad. On observe trois mutations majeures dans l’équilibre des pouvoirs, qui constituent l’arrière-plan de la révolte de 2011. Tout d’abord, la gestion autoritaire et largement personnalisée du pouvoir n’est pas remise en cause. Un éphémère printemps de Damas en 2000 [8] s’évanouit rapidement, au point que la plupart des jeunes Syriens ne se souviennent plus de cet événement ou l’analysent comme un moment élitaire [9].

Néanmoins, si le mode de gestion du public ne se transforme pas, la structure du régime évolue dans le sens d’une personnalisation accrue du régime. Le jeune président, pour asseoir son autorité, doit se séparer des caciques du régime et donc briser le collège directorial qui entourait l’arbitre suprême au temps de Hafez al-Assad. Il remet en cause une certaine polyarchie pour privilégier des hommes nouveaux qui ne disposent pas d’ancrages locaux. Une centralisation politique et spatiale des pouvoirs se met en place.

Enfin, le régime est soumis à partir de 2003 à une série de perturbations internationales de forte intensité : successivement l’invasion américaine de l’Irak, puis le retrait forcé du Liban en 2005, qui poussent le système assadien à reconfigurer son mode de fonctionnement, principalement en redéployant la captation de ressources sur les territoires syriens. La modification des lois agraires fait par exemple basculer des parcelles de ? dans la province du Hawran, au sud de la Syrie, sous le contrôle de Rami Makhlouf [10]. Les mutations géopolitiques animent de façon subtile un ensemble de relations informelles structurant des réseaux d’interconnaissance. La ville de Homs devient le débouché du commerce irakien au temps de l’embargo et de l’invasion ; la région de l’Euphrate voit s’ouvrir un passage transfrontalier de combattants et de marchandises, etc. [11] Lorsque le mouvement d’insurrection éclate en 2011, les territoires syriens sont donc organisés en un maillage d’activités informelles et formelles, dont l’autonomie relative résulte de l’absence de tout espace public commun.

D’une certaine manière, l’invasion américaine et l’insurrection syrienne sont des moments apocalyptiques pour les sociétés et les États d’Irak et de Syrie. Elles révèlent les mutations sourdes à l’œuvre sous un régime autoritaire et les lignes de faille sur lesquelles achoppe la puissance publique. Avant d’entamer une réflexion sur le nouvel acteur public qui se greffe sur cette réalité locale, il convient de préciser l’état des liens sociaux et de leur territorialisation. La déstructuration des liens politiques et associatifs [12] brise les possibilités d’expression nationale. Dans le cas de l’Irak, cette situation évolue sous le régime de l’embargo puis de l’administration américaine, par le repli des individus sur les unités sociales à même de les protéger. Un processus de tribalisation s’opère, découpant l’espace en unités sociales et territoriales plus ou moins autonomes [13]. Les quartiers des villes se restructurent par l’échange et la protection de leurs habitants. De même, des espaces ruraux et tribaux sont témoins de l’apparition de nouvelles formes d’organisation particulières. Cette dynamique qui sous-tend la guerre civile irakienne à partir de 2006 se retrouve largement en Syrie au moment où la protestation se militarise en 2012 [14]. La parcellisation du territoire syrien en quartiers et villages tient en premier lieu aux capacités répressives du régime syrien, qui empêche la formation d’un espace national unifié contestataire. Très vite, les ressources de mobilisation captées par les liens familiaux et les solidarités locales s’imposent comme le principal vecteur organisationnel pour les groupes armés et civils dénonçant le régime. Un vaste puzzle compose la Syrie où chaque unité locale voit ses acteurs se définir en fonction de la configuration des lieux environnants (le village ou quartier voisin, les forces nouvelles qu’il abrite, etc.) et par des mobilisations au niveau national (mobilisation autour de regroupements en conseils locaux en conseil de coordinations ou émergence de forces nationales) [15]. L’Armée Syrienne Libre se fait l’expression nationale d’une agglomération de brigades structurées localement.

En Irak et en Syrie, l’invasion américaine et l’insurrection syrienne ont ainsi brisé toutes deux en quelques mois l’illusion qu’il existait un État. De cette fracture naît une revanche des territoires, de ces espaces et populations excentrés et largement capables de s’autogérer.

Un nouvel entrant : de l’État Islamique d’Irak à l’État Islamique

En 2003, les forces américaines réussissent à démettre Saddam Hussein en quelques mois. Cependant, la prise de Bagdad, si elle révèle la faiblesse inhérente aux systèmes Est au centre baathistes en matière d’obéissance et de résilience devant une force armée constituée, ne clôt pas l’entreprise de refonte politique. Le nouveau jeu politique précipite l’explosion d’une insurrection et l’émergence de formes de violence multiples [16]. Les entrepreneurs de la violence politique trouvent en Irak le cadre d’une action renouvelée. Par ailleurs, le niveau de destruction et de pertes en vies humaines accélère les modèles d’organisation et les expériences de terrain en raison du nombre élevé de cadres morts dans les opérations. Dans cette perspective, un nouvel acteur se revendiquant du salafisme jihadiste se détache à partir de 2004 sous la conduite de Abou Moussab al-Zarqawi. Nous ne reviendrons pas sur la trajectoire intellectuelle et militante des promoteurs de l’État Islamique en Irak (EII) [17]. Simplement, retenons leur choix immédiat du terme dawla (État) pour désigner la nouvelle structure et la recherche d’une implantation territoriale précise. Dès la naissance du groupe, il se distingue dans la constellation jihadiste par cette volonté d’ancrage territorialisé. Il semble basculer de la logique de réseau à celle de l’occupation et de l’administration d’un territoire. Si l’innovation est majeure au regard de ce que les groupes salafistes précédents avaient pu réaliser, elle devient moindre dans le contexte irakien. Entre 2005 et 2009, ce nouvel acteur prend place dans la constellation en formation d’entités partisanes et territoriales. Naturellement, le facteur confessionnel ne peut être écarté. Cependant, il n’explique pas intégralement la situation. L’ancrage local répond tout à la fois à une nouvelle entreprise politique – celle de construire un jihad dans un espace – mais aussi à une recomposition du territoire irakien autour de nouveaux acteurs politiques qui fondent leur légitimité sur leur capacité à capter des ressources légalement ou illégalement et à fournir de la sécurité.

L’État irakien – comme agent principal de la gestion de l’espace public – a été largement transformé par les nouvelles institutions forgées en 2005 et les mécanismes de choix des élites. Les élections législatives de décembre 2005 démontrent la géométrie variable des populations et des lieux intégrés à l’État. La Constitution, décriée comme une création visant à exclure les composantes sunnites de la population, précipite l’adoption de consignes d’abstention dans de larges secteurs de la population. Territorialement, seulement 2% de la population participe aux élections dans le gouvernorat d’al-Anbar ; c’est là que l’EII va se structurer en premier lieu. Se cumulent donc un retrait de l’autorité souveraine et la naissance de nouveaux groupes. Il n’est guère possible de comprendre la facilité avec laquelle s’opère le basculement d’un pouvoir à un autre sans faire référence aux multiples processus informels – contrebande, retribalisation, systèmes de parenté etc. – qui ont pris place dans cette région occidentale de l’Irak au cours de la dernière décennie. La cohésion confessionnelle accompagne le regroupement des populations et leur affiliation au nouvel « État » en formation. Ce processus fait aussi largement écho à des phénomènes relativement similaires dans les régions kurdes (émergence d’un gouvernorat autonome installé sur un territoire plus ou moins borné) et chiites. Dans ce dernier cas, la territorialisation des acteurs politiques ne fonctionne pas de manière strictement identique – rétraction d’un espace hors de l’ensemble national – mais davantage par la conquête de positions déterminées. Un acteur parmi d’autres se forme donc en Irak en 2006-2008 au cours du violent affrontement civil, et se territorialise dans une province.

Le récit des années irakiennes entre 2004 et 2012 commence à être largement connu. L’EII croît dans un premier temps. Il obtient l’adhésion de combattants étrangers attirés par le jihad, ainsi que de composantes tribales locales. Ces dernières lui prêtent allégeance sans pour autant que cette étape soit formalisée par un rituel spécifique. En revanche, le croisement de ces deux catégories d’acteurs favorise la prise de contrôle effectif. Le choix stratégique de la lutte contre l’étranger – selon la rhétorique classique de dénonciation de l’impérialisme – et contre la présence chiite – réactivant au besoin des référents médiévaux–, et le recours à des formes particulièrement violentes constituent le socle de ralliement autour de ce mouvement.

Dans un second temps, les forces américaines conduites par David Petraeus opèrent une reconquête des positions tenues par cet acteur en brisant les liens d’allégeance à son égard et en élaborant un maillage du territoire par des forces locales de contrôle, regroupées dans le Haraka al-Sahwat al-sunniyya (Mouvement de Réveil sunnite) [18]. Cette entreprise se révèle d’autant plus facile que des animosités se développent entre les membres étrangers du groupe et les factions tribales autour des échanges matrimoniaux. La tentative d’implantation de l’EII au sein de la population achoppe sur l’impossibilité de prendre femme parmi les tribus. Autour de 2009, ce qui est analysé par Bagdad et Washington comme un danger disparaît et un récit de la victoire peut être construit par l’acteur américain pour légitimer son départ. Le gouvernement de Nouri al-Maliki suspend alors les rétributions financières aux soutiens locaux les considérant comme inutiles, dans un nouveau retrait de la puissance publique sur un vaste territoire. Au cours des premières années de son existence, l’EII a suivi deux stratégies importantes : l’établissement d’une mainmise territoriale par la prise de contrôle de check points et la mise en place de taxes et d’impôts. Cependant, en 2009, les reculs de l’organisation précipitent sa disparition temporaire.

Entre 2009 et 2013, c’est-à-dire entre cette première disparition et l’implantation de l’organisation en territoire syrien, une reconstruction s’opère autour du chef Abu Bakr al-Baghdadi, figure emblématique plus que directrice ou omnipotente. Cette réapparition tient largement, en Irak, à la frustration développée envers le gouvernement de Nouri al-Maliki chez les populations sunnites, et à la reprise des conquêtes territoriales. Le départ des forces américaines en 2012 provoque une remontée de la violence politique et un fractionnement politique. Si l’on suit les analyses de Peter Harling [19], la naissance de l’« épouvantail » – ainsi qualifie-t-il l’EII – tient dans une large mesure au désintérêt de l’État pour une partie de la population et l’utilisation du registre confessionnel pour souder une base politique aux tenants de l’autorité. Nouri al-Maliki ne se préoccupe pas de territorialiser la souveraineté de l’État irakien sur l’intégralité de l’espace national, ni ne veut un partage des pouvoirs et des ressources à l’ensemble des groupes sociaux. Nouvel autoritarisme, contrôle exclusif des richesses et mobilisation de segments de la population sur un registre confessionnel constituent les nouveaux piliers de la gestion publique. Le pacte d’Erbil de 2010 ne parvient pas à corriger une tendance de fond dans la gestion du pouvoir [20]. Ces dynamiques font fortement écho aux mutations syriennes. Sans revenir sur les étapes de la révolution syrienne [21], il est à noter que les modes de gestion de la contestation et plus largement des populations en Irak et en Syrie se révèlent fortement identiques. Les pouvoirs étatiques – ou ceux qui se revendiquent comme contrôlant l’État – construisent leur discours sur l’accusation portée contre des segments de la population pour souder leur propre base en recourant à un vocable confessionnel. Ils n’hésitent pas à retirer les agents de la force publique d’une portion de territoire perçue comme difficilement contrôlable. Ils dénoncent sur la scène extérieure l’ennemi interne comme un terroriste pour engranger des rentes stratégiques (soutiens internationaux contre ces nouvelles menaces).

À l’été 2012, l’EII redevient donc un acteur de la scène irakienne. En parallèle l’Est syrien, qui jouxte ses positions irakiennes, s’ouvre à lui avec le retrait rapide des forces de Damas. Devant l’essor du conflit armé et la perte de nombreux effectifs sous l’effet des désertions et des libérations de territoires, le système assadien abandonne l’espace dans lequel ses forces – services de renseignement et armée – agissent pour les concentrer sur une ligne Der`a-Alep. L’EII se contente dans un premier temps d’envoyer quelques représentants pour enquêter sur ses possibilités d’action. Mais les évolutions qui affectent le terrain local précipitent l’entrée de l’EII sur la scène syrienne. En effet, les forces se revendiquant de l’opposition se fragmentent de plus en plus, sur les bases locales mais aussi en fonction d’agendas politiques variés. Devant ces transformations, les partenaires étrangers se montrent de plus en plus réticents à appuyer la protestation. Le 9 avril 2013, l’entrée sur le terrain syrien est officialisée avec la modification du nom : l’État islamique en Irak et en Syrie [22]. L’installation et l’extension rapide du mouvement tiennent à la déstructuration d’autres forces de l’opposition (liwa’ al-tawhîd, ahrâr al-shâm) qui perdent le contrôle territorial au profit de ce nouvel acteur. Celui-ci semble désormais incarner une alternative susceptible de remporter des victoires décisives.

Cet essor se poursuit dans les deux territoires (irakien et syrien) pour des motifs différents et selon des logiques quelque peu divergentes. Au sein de l’espace syrien, le mode d’affirmation repose sur la distinction du groupe et des autres composantes de l’opposition. Outre le conflit larvé avec jahbat al-nusra, formation qui a fait allégeance à al-Qaïda à la fin de l’année 2012, le nouvel acteur syrien renonce à faire de la chute du régime un objectif prioritaire pour se concentrer sur l’établissement d’un ordre islamique. Il peut prospérer sur une vaste portion de la Syrie, faiblement peuplée, autour de l’Euphrate. Cependant lorsque après la conquête de Raqqa (septembre 2013), il tente d’étendre son influence sur la zone d’Alep et ses alentours, il se heurte à une réaction armée violente de la part des autres groupes de l’opposition, qui le force à un retrait rapide. De même, les incursions en direction de Hassake, dans le nord-est de la Syrie, se trouvent arrêtées par les barrages des forces kurdes. Dès lors, il ne peut se maintenir comme acteur unique que sur certaines scènes (Raqqa et Deir el-Zur principalement, même s’il ne contrôle pas cette seconde agglomération) en éliminant les autres composantes de l’opposition. Il participe aussi à la prise des dernières bases militaires tenues par le régime. En Irak, au contraire, il joue des alliances entre différentes forces contestatrices de l’ordre post-2003 dont les revendications s’exacerbent depuis l’arrivée de Nouri al-Maliki. Ainsi, sa présence diffuse tant dans les administrations que dans les services de police est bien antérieure à la prise des villes, que ce soit Falluja (février 2014) ou Mossoul (juin 2014) [23]. En Irak, le mouvement tisse des liens avec les laissés pour compte de l’ordre post-Saddam Hussein, principalement les officiers baathistes. Des systèmes d’entente lui permettent de délimiter une zone de contrôle et parfois de l’étendre temporairement. Dans ce cadre, la prise de Mossoul marque son entrée sur la scène régionale. Mais, alors que les forces de l’EIIL piétinent puis se retirent de la zone de Tikrit, leur chef proclame l’établissement d’un califat. Par une intense campagne de communication, cette annonce fait oublier le revers et place la région devant un nouvel acteur : un État se revendiquant de l’islam.[...]»

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